Il semble que tout le monde s'accorde sur le besoin d'avoir ou de donner un sens à sa vie. Des branches entières de la thérapie (logothérapie, par ex.) sont dédiées à la recherche ou l'établissement d'un sens. C'est par ailleurs, au centre de tout un tas de religions, idéologies, mouvements,... Évidemment, ce sens ira dans la direction générale de la prospérité, la glorification ou de l'agrandissement du groupe, mais ce n'est même pas mon problème aujourd'hui. Même un sens autodéterminé, personnel et humble ne sied pas à la condition humaine. Parce qu'elle n'a aucun sens et n'en nécessite pas. Les mots ont un sens. Ils sont dits pour signifier quelque chose. Ils ont une sémantique et se situent dans un contexte particulier. Les actions peuvent avoir un sens. Elles sont faites avec une intention, pas toujours exprimée, même pas forcément par soi-même. Elles sont aussi véhicule qui peuvent signifier quelque chose. Bien sûr, il en va de même pour l'inaction. La définition du sens, si on exclut les définitions peu pertinentes, comme "le sens des affaires" ou "les cinq sens", tourne autour d'une notion de signification, représentation et/ou de finalité, de justification, de raison d'être. Cela s'applique particulièrement bien aux mots et aux actions, mais très mal à une vie. Car tout cela est le fait d'un agent conscient et en possession d'au moins une partie de ses moyens. Et vous savez ce qui ne répond pas à cette définition ? Les gens qui ne sont pas encore nés ! Vous ne pouvez pas avoir mis de sens dans votre vie, car votre vie n'était par définition, pas votre décision pour commencer ! Pour personne ! Des parents peut-être, peuvent décider d'un sens à leur action de donner la vie à un nouvel être, mais il est complètement et entièrement contenu dans leur action. L'être ainsi créé n'a pas plus de sens que n'importe quel autre. Votre naissance ne vous empreint d'aucune finalité, d'aucune raison d'être. Une explication peut-être, mais pas une justification. Vous êtes là, car deux êtres humains se sont reproduits. Ça n'implique rien d'autre et il n'est pas et ne sera jamais de votre responsabilité de satisfaire quelque désir que ce soit de vos parents. Et de ceux qui me diraient qu'il est un devoir filial pour l'enfant d'accomplir quelque chose pour ses parents, je demande s'ils exigeraient la même chose d'un enfant qui serait sévèrement handicapé, mentalement ou physiquement. Non, certainement pas. Mais n'est-ce pas là, la reconnaissance que ce n'est pas la naissance qui nous impartirait une responsabilité filiale, prétendument porteuse de sens, mais la culture ? Si les parents ont par leurs actions, généré une certaine responsabilité parentale, qui ne peut que s'agrandir si l'enfant est imparfait, les enfants, eux, n'ayant pas agi et pas décidé de venir au monde, ne sont que les conséquences d'une cause qui leur échappe et pour laquelle ils n'ont aucun fardeau moral. Le devoir filial est une construction culturelle, dont l'utilité se défend, peut-être, mais certainement pas un sens à attribuer à une vie. Mais le sens de la vie serait-il de continuer cette chaîne ininterrompue depuis le premier être vivant ? C'est ce que "pense" votre ADN, dans le contexte de l'évolution. C'est que vous murmure la petite voix de votre instinct de reproduction et par extension, tout l'impératif culturel et social qui a évolué pour l'amplifier. Et comme tous les autres sens que l'on vous suggère, je vous assure, il ne tient pas la route. Pourquoi la disparition de l'humanité serait-elle un mal ? Ou de la vie en général ? Bien que rare dans l’univers, sa fin viendra un de ces millénaires. Avancer l’échéance ne change rien. Surtout si ce n’est que par le simple fait de ne pas se reproduire, pas en causant sa fin violente. Le sens de la vie serait-il alors une finalité que chacun met à sa vie ? Un but ? Comme faire sourire un million de personnes ou devenir riche ? Non. Premièrement, car les objectifs, cela change et sinon, parfois, cela s'atteint. N'est-il pas présomptueux de définir l'entièreté de son existence par un objectif à atteindre ? Devrait-on en finir une fois son œuvre achevée ? Et encore plus de se définir tout entier comme un échec si l'objectif reste hors de portée ? Même sans être aussi englobant, même en ne définissant que des parties de sa vie comme ayant du sens en fonction d'une liste changeante d'objectif, cela ne signifie-t-il pas que par contraste, une personne sans ambition, sans le moindre but, qui se contente d'être sans y penser, n'aurait pas de justification et donc pas le droit de vivre ? N'est-ce pas une vision qui se focalise énormément sur ce que nous faisons au détriment de ce que nous sommes ? Pour beaucoup de gens, le sens de la vie se place dans ce qu’ils laisseront derrière eux. De la descendance aux œuvres d’art, tout est bon pour peu que ça leur survive un minimum. Ce qui me frappe, c’est que beaucoup de ceux qui en parlent ça se font une idée démesurée de ce qu’ils laisseront. Non, vos enfants ne vont probablement pas soigner le cancer et votre roman, recueil de poésie ou votre thèse, seront vite oubliés et noyés dans le tsunami permanent de contenu que l’humanité se plaît à générer. Pire, même si vous êtes le prochain Newton et que votre contribution restera dans les mémoires pour des siècles, n’est-ce pas pure vanité que d’en faire le sens de sa vie ? Vous flattez votre égo, de siècles de compliments futurs. Et tout le monde devrait placer le poids de son existence sur le maigre espoir de ne pas être complètement oublié dans une dizaine d’années ? Pour moi, la question est simple, il faut simplement se poser la question de pourquoi l'on ne s'est pas encore suicidé ou laissé mourir. En effet, la réponse réelle à cette question sera forcément la justification de la continuation de l'existence. Or la réponse est universelle et extrêmement simple pour quasiment tous les êtres vivants : une forme d'instinct de survie. C'est par une lâcheté induite par l'instinct de survie que nous avons peur de la mort et la douleur et que ceux qui ne désirent pas particulièrement rester dans la prison de leur condition humaine n'osent pas y mettre fin. C'est aussi un aveuglement induit probablement par l'instinct de survie que beaucoup ne réalisent pas l’infime cage dans laquelle ils sont enfermés et ne sont même pas capables d'envisager d'en finir. Et c'est un contentement sponsorisé par ce même instinct de survie qui fait s'en complaire beaucoup dans des raisons d'êtres illusoires, qui lui servent de marionnette pour cacher sa réelle omniprésence. En conclusion, si vous êtes en vie, c'est parce que deux humains se sont reproduits et si vous ne vous êtes pas tué, c'est que votre instinct de survie est au moins assez fort pour vous en empêcher, voire pour vous empêcher d'y penser. Toute recherche de sens est une perte sèche de temps et d'énergie. Vous n'avez pas besoin de sens à votre vie parce que votre instinct de conservation n'en a pas besoin pour décider, sans vous, que vous devez vivre.